Cette conversation s’ouvre sur cette tension : celle où les produits locaux deviennent une cuisine ouverte sur le monde, où les menus végétaux trouvent naturellement leur place au sein d’héritages vieux de 125 ans, et où le design d’une cuisine façonne non seulement ce que nous cuisinons, mais aussi la manière dont nous nous retrouvons autour de la table. Au fond, il est question de quelque chose d’apparemment simple : comment bien manger, dans tous les sens du terme. Autour de la table se réunissent Christopher Lacroix (CL) de la Gourmet Academy V-ZUG, la nutritionniste Chiara Jasson (CJ) et le restaurateur Rolf Hiltl (RH). Ensemble, ils abordent des sujets allant d’un restaurant vieux de 125 ans à l’architecture de la cuisine contemporaine, des rituels régionaux et de l’approvisionnement local aux pressions des tendances alimentaires et de la culture de la performance. En filigrane demeure une question plus profonde : comment préserver une alimentation sincère, généreuse, source de plaisir et portée par le soin, dans un monde qui nous pousse toujours davantage à l’optimiser ?
DP : La Suisse est souvent réduite à quelques clichés : le fromage, le chocolat, la fondue. Selon vous, qu’est-ce qui est le plus mal compris dans la culture gastronomique suisse ?
CL : Les clichés, ce sont la fondue et la raclette. Mais la Suisse, en raison de sa situation géographique, est influencée par les cultures italienne, française et allemande, ce qui la rend particulièrement intéressante. Beaucoup imaginent la cuisine suisse comme quelque chose de simple, alors qu’elle est en réalité très diverse et riche de multiples influences. Des villes comme Zurich, entre autres, sont extrêmement multiculturelles et comptent des chefs et des restaurants remarquables.
CJ : Les Suisses sont souvent perçus comme très disciplinés et traditionnels. Et oui, il existe une forte tradition, mais aussi une grande capacité d’innovation. Cela se retrouve dans les sciences alimentaires, la nutrition, les traditions culinaires comme dans la technologie. C’est loin d’être rigide ou ennuyeux. La culture gastronomique suisse est avant tout une question d’équilibre, une continuité entre héritage et progrès.
RH : Les gens réduisent souvent les pays à des stéréotypes. Quand nous avons ouvert à Londres et que nous disions venir de Suisse, les gens demandaient : « Où est le fromage ? » Mais chaque pays est bien plus complexe que ses clichés. Nous avons à la fois un héritage fort et une capacité d’innovation, et je pense que notre niveau de qualité est très élevé parce que l’apprentissage des métiers de cuisine est pris très au sérieux.
DP : Au-delà des plats nationaux, quelles traditions régionales ou quels rituels du quotidien en Suisse vous semblent les plus significatifs ?
CL : Pour moi, ce qui ressort particulièrement, c’est le Zopf, cette brioche tressée au beurre. Le Zopf du dimanche matin est une sorte de rituel chez nous, et toute la famille l’adore. Ce n’est pas seulement le pain lui-même, mais ce qu’il représente : le moment partagé, le fait d’être ensemble. C’est souvent cela, finalement. La nourriture compte, bien sûr, mais aussi les personnes avec qui on la partage, le contexte et les souvenirs qui y sont attachés.
CJ : Je vis à Lugano, au Tessin, où il suffit parfois de conduire dix minutes hors du centre-ville pour aller chercher des œufs ou du lait directement à la ferme. On trouve parfois de petits réfrigérateurs au bord des routes, remplis de produits bio locaux. Ils ne sont pas fermés à clé : on ouvre, on prend ce dont on a besoin et on laisse quelques pièces dans une petite boîte - deux francs pour des œufs, environ 60 centimes par œuf. Tout repose sur la confiance. Et les gens respectent cela.
RH : En Suisse, surtout dans les régions de montagne, les gens cultivaient traditionnellement leurs propres produits. Il existe un profond respect pour ce que l’on produit, pour la saisonnalité et pour la simplicité. Cette connexion avec le fait de cultiver sa propre nourriture et de connaître son origine reste quelque chose de très important.
DP : En reprenant ce que Chiara disait sur la capacité de la Suisse à équilibrer innovation et tradition, où voyez-vous aujourd’hui cette interaction se manifester le plus clairement dans la culture culinaire ?
CL : C’est une réflexion que nous avons chaque jour à la Gourmet Academy. Nous expérimentons de nouveaux appareils afin de créer de nouvelles expériences et de nouveaux plats. Prenons par exemple une crème caramel : traditionnellement, elle se prépare au bain-marie et demande beaucoup de précision. Aujourd’hui, grâce aux technologies innovantes et à la vapeur à température maîtrisée, on peut la réaliser beaucoup plus facilement. J’aime autant la cuisine très traditionnelle que la cuisine très innovante, mais l’une comme l’autre peuvent être ratées si elles ne sont pas correctement préparées ou assaisonnées. Disposer des bons outils et d’une cuisine bien pensée permet de réussir aussi bien les classiques intemporels que les créations contemporaines.
CJ : J’ai étudié à l’ETH de Zurich, où de nombreuses start-up travaillent sur la durabilité et l’intégration de la technologie dans la culture alimentaire quotidienne — par exemple en développant des alternatives à la viande ou en menant des recherches autour du microbiote et de la santé intestinale. Il se passe énormément de choses dans ce domaine. Mais parallèlement, à une plus petite échelle, j’ai récemment dîné dans un restaurant où le chef avait entièrement repensé sa carte : elle est aujourd’hui principalement végétale pour des raisons de durabilité, utilisant uniquement des produits locaux et de saison, tout en valorisant chaque partie de l’ingrédient - des épluchures aux graines - afin d’éviter tout gaspillage. C’est très innovant parce que c’est techniquement complexe, mais aussi très simple dans l’esprit, profondément ancré dans les produits locaux et la tradition.





